Épistémologie de la musicologie numérique. Le statut des approches mixtes (quantitatives/qualitatives)

Lieu: 

Maison de la Recherche
28 rue Serpente, 75006 Paris
salle D040.

Programme: 

Immanence vs. interprétation contextuelle ? Le point de vue de la musicologie numérique sur l’appréhension de la signification et du sens.

Séminaire libre dans la limite des places disponibles. Veuillez confirmer votre participation avant mardi 15 janvier 2019 à cette adresse.

1. Argumentaire

L’exploration d’œuvres musicales, de représentations iconographiques ou encore de sources théoriques, dans le cadre d’une musicologie générale, ne peut faire l’impasse sur la prise en compte des contextes. Il s’agit d’une part de contextes de production et de réception et, de l’autre, de la signification contextuelle d’unités de sens au sein d’ensembles plus vastes (partitions, corpus iconographiques, écrits théoriques etc.).

Le choix méthodologique entre l’analyse contextuelle et l’analyse immanente semble a priori indépendant du problème de la nature des significations, qui peuvent être ontologiques (inscrites dans l'objet qu'elles dénotent) ou nominalistes (dépendantes de la méthode). Mais il existe des liens possibles entre ces choix méthodologiques et ces statuts de signification si l’on considère que « tout signifié résulte d'un parcours interprétatif : il n'est ni découvert, ni inventé, mais constitué dans une interaction entre le texte et l'interprète » (Rastier 1994, 1.2. b). Ces liens entre texte et interprète ont des implications fortes sur les principes épistémologiques et sur les régimes d’évidence qui sous-tendent l’appréhension des contenus.

En 1975 Jean-Jacques Nattiez proclamait la « mort de la structure » sur la base de deux constats :  1. que « ‘découvrir une structure’ consiste à faire un choix a priori et abstrait d’interprétants » et 2. que la description structurale implique un « aplatissement » des différents niveaux de pertinence stylistiques et un écrasement des contextes interprétatifs (Nattiez 1975, p. 404).  En s’appropriant la tripartition de Jean Molino, le programme sémiotique alors proposé apporte une réponse efficace à un pan important du problème contextuel en instaurant une relation dialectique entre les niveaux poïétique, neutre et esthésique. Cette réponse laisse ouverte toutefois la question de l’organisation systémique – et donc contextuelle – des signes au sein même du niveau neutre (Lidov 2005, p. 88), si l’on considère que « le sens d’une unité linguistique se définit comme sa capacité d’intégrer une unité de niveau supérieur » (Benveniste 1966,  p. 126).  Par ailleurs, plus que le concept de structure, c’est la branche spécifiquement ontologique du structuralisme qui semble exclure une prise en compte des contextes interprétatifs au profit d’un point de vue purement immanentiste (Eco 1972, Rastier 2006).

La sémantique interprétative (Rastier 1987), en ce qu’elle est axée sur l’étude globalisante du texte plutôt que sur les signes individuels, permet une contextualisation maximale. À travers l’introduction d’un niveau herméneutique, elle est sensible non seulement aux circonstances de production et de réception mais aussi aux contextes inhérents aux textes. Ce cadre théorique annihile deux dichotomies : la conception du sens comme une relation entre sujet et objet et l’opposition entre émetteur et récepteur (Rastier 1994, section II). La sémantique interprétative se concrétise à travers des outils opérationnels pour l’analyse des langues naturelles. Son application à des sources musicales, où le niveau référentiel acquiert un statut très différent, pose toutefois des questions complexes.

Ce séminaire vise à (ré-)explorer les questions suivantes (sans limitation) afin d’identifier les modèles de production de connaissances contextualisées applicables dans le cadre d’une musicologie générale qui s’approprie les méthodes des humanités numériques :

  • Quels sont les rapports possibles entre d’une part la nature ontologique ou nominaliste des grilles de lecture invoquées et, de l’autre, les possibilités d’une interprétation immanente ou contextuelle ?
  • Quels apports la discipline musicologique peut-elle fournir à une sémantique de corpus qui tire son origine de l’analyse des textes ?
  • Quelles sont aujourd’hui les possibilités d’articulation des contextes de production, de réception et d’interprétation situationnelle dans le cadre de la discipline ?
  • Quelles sont les pratiques des humanités numériques qui s’avèrent propices à la prise en compte des contextes ? Que peut-on attendre de ces pratiques sur le plan méthodologique et épistémologique ?
  • En quelle mesure les approches axées sur les corpus numériques et multimédia (musicaux, textuels et iconographiques), tels que les produit actuellement la recherche en musicologie, apportent-elles un regard nouveau sur l’opérativité des approches systémiques ?

2. Interventions

Introduction – Christophe Guillotel-Nothmann (IReMus, CNRS).
 
Nicolas Meeùs (IReMus, Sorbonne Université), « L'analyse immanente est-elle possible ? ».

Ian Bent, dans le New Grove Online, propose de l’analyse musicale cette définition générale : « la partie de l’étude de la musique qui prend pour point de départ la musique elle-même, plutôt que des facteurs extérieurs ». Il semble utopique pourtant d’étudier la musique sans qu’interviennent des facteurs extérieurs, en premier lieu les présupposés de l’analyste lui-même et, peut-être aussi, des éléments contextuels liés à l’œuvre analysée. Je m’interrogerai donc dans cette intervention sur la possibilité d’une analyse « immanente », sur ce qu’il faut entendre par là, et sur la définition de l'analyse qui en découle.
 
Jean-Jacques Nattiez (Faculté de Musique, Université de Montréal), « L’étude des structures musicales et des contextes dans la musicologie générale : par où commencer ? ».
 
En musicologie comme en ethnomusicologie, les objectifs de nos disciplines se partagent en deux grandes tendances : celles qui mettent l’accent, exclusivement ou en grande partie, sur les structures immanentes des œuvres ; celles qui  pensent pouvoir expliquer le musical par ses contextes « externes » (historiques, culturels, sociaux). Dans le cadre de la musicologie générale que je défends et considérant que ces deux approches sont nécessaires et complémentaires, la question pour moi est de savoir comment les aborder et les mettre en relation. Dans mon livre Analyses musicales et interprétations de la musique. La mélodie du berger du Tristan et Isolde de Richard Wagner (Vrin, 2013), j’ai pris le parti de commencer l’approche par les structures immanentes pour ensuite en relier les données avec les contextes. En m’appuyant sur le chapitre de conclusion de ce travail, je défendrai la méthodologie suivie et serai heureux de discuter toutes les objections qui pourront m’être adressées à ce sujet.
 
François Rastier (CNRS, INaLCO-ERTIM), « Structures, œuvres et corpus ».
 
Sur le mode de l'entretien, la contribution commencera par aborder la question de la dualité entre structures "immanentes" et variations contextuelles. Ensuite, le problème des sémiotiques monoplanes sera reconsidéré à la lumière de la théorie saussurienne des dualités. Enfin, les questions de création seront posées en termes « opératiques » : germes structurels, prises de forme et individuations. Pour conclure, les corpus et les méthodes comparatistes seront abordés en précisant le rôle du structuralisme et des sciences de la culture aujourd'hui. 

Références citées et bibliographie sélective

  • Benveniste, Emile, Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard 1966.
  • Eco, Umberto, La structure absente, Paris, Mercure de France, 1972.
  • Lidov, David, Is language a music ? Writings on Musical Form and Signification, Bloomington, Indiana University Press, 2005.  
  • Nattiez, Jean-Jacques, Fondements d’une sémiologie de la musique, Paris, Union générale d'éditions, 1975.
  • Nattiez, Jean-Jacques, Musicologie générale et sémiologie, Paris, Bourgois, 1986.
  • Nattiez, Jean-Jacques, Analyses et interprétations de la musique. La mélodie du berger dans le Tristan et Isolde de Wagner, Paris, Vrin, 2013.
  • Rastier, François, Créer : Image, Langage, Virtuel, Madrid, Casimiro, 2016. 
  • Rastier, François, Faire sens : de la cognition à la culture, Classiques Garnier, 2018.
  • Rastier, François, La mesure et le grain. Sémantique de corpus, Paris, Champion, 2011.
  • Rastier, François, Sémantique interprétative, Paris, PUF, 1987.
  • Rastier, François, « La structure en question », Janus - Quaderni del Circolo Glossematico, Vicence, Terra Ferma, 2006, pp. 93- 104.
  • Rastier, François, « Sur l’immanentisme en sémantique », Cahiers de Linguistique Française,1994, n°15, p. 325-335.
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