Rencontres internationales du CRMP - Danick Trottier

sam 26 nov 2016
14h00-17h00
Responsable(s) extérieur(s) à l'équipe:
Moreno ANDREATTA (IRCAM)
Lieu: 

Sorbonne
Salle G366 (escalier G, 2ème étage)

Programme: 

L’enjeu des concours radiophoniques et télévisuels dans l’étude et l’histoire des chansons francophones (plus particulière l’espace franco-québécois) : professionnalisation, industrialisation et médiatisation durant les années 1950

Cette conférence porte sur le rôle déterminant qu’ont joué les concours radiophoniques et télévisuels durant les années 1950, notamment dans la professionnalisation de la carrière de musicien, que ce soit à titre d’auteur, de compositeur ou d’interprète. En plus de constituer un levier important pour la carrière de musicien, ces concours contribuent à l’industrialisation des musiques en favorisant une meilleure adéquation entre production, distribution et réception par l’entremise des médias de masse et de la commercialisation des objets musicaux. Ces concours sont appréhendés sous forme d’enjeu historique puisqu’ils sont rarement discutés dans les ouvrages portant sur l’histoire des musiques populaires, que ce soit en chanson ou dans d’autres genres musicaux, alors qu’ils sont pourtant au cœur de l’expansion de plusieurs genres populaires, ce qui est particulièrement vrai dans un marché comme celui du Québec au cours des années 1950, mais aussi de marchés plus vastes comme la France de la même période.
 
Si la grande partie de la conférence s’arrête aux années 1950, des concours ayant pris place avant cette période vont également servir d’exemple pour bien situer la nature de l’objet et le développement de la pratique des concours. À cet effet, l’espace franco-québécois dont il est question dans la conférence ne peut faire l’économie du travail de Jacques Canetti et des concours qu’il lance, autant dans l’Europe de l’entre-deux-guerres avec le phénomène des crochets à la radio (i.e. Le Crochet radiophonique à Radio-Cité) que dans la période d’après-guerre avec les concours de Polydor dont l’un est centré sur le marché québécois en 1950. Le Québec a aussi ses propres concours durant cette période et ceux-ci visent surtout à mettre à contribution le public pour faire connaître les ensembles régionaux ou pour honorer les vedettes de l’heure. Dans le cas de Canetti, son apport et son influence sont déterminants autant en France qu’au Québec puisqu’au-delà de la mise sous contrat de Félix Leclerc à l’automne 1950, son travail consiste à repérer de nouveaux talents et à les développer, raison pour laquelle il lance souvent des concours et qu’il peut compter sur de précieux alliés, par exemple Jean Rafa (lui-même découvert dans un crochet de canetti en 1935) qui s’établit au Québec à partir de décembre 1948.
 
Cette attraction du public pour les concours et l’attention que leur prêtent les musiciens dans le développement de leur carrière expliquent leur multiplication dans la période d’après-guerre, puis dans la seconde moitié des années 1950. À cet effet, le Concours Eurovision de la chanson et le Concours de la chanson canadienne, bien qu’ils se déploient dans des marchés différents et qu’ils poursuivent des objectifs culturels tout aussi différents, retiennent l’attention à la fois pour leur ampleur culturel et leur apport musical. Le fait que les deux concours aient pris naissance au même moment n’est pas le fruit du hasard, d’autant que l’un cherche à rassembler les pays de la communauté européenne autour d’une programmation télévisuelle et que l’autre souhaite développer la chanson d’expression canadienne-française.
 
L’important n’est pas tant le fait que l’Eurovision de la chanson ait pu servir de modèle au Concours de la chanson canadienne (même si l’idée d’un concours était déjà dans les esprits depuis un bon moment à la télévision de Radio-Canada) que l’avènement des deux concours au moment où la télévision s’est insérée dans les habitudes culturelles des foyers et est devenue l’outil de communication par excellence des médias de masse. Aussi, les deux concours soutiennent la création de chansons tout en consacrant de nouvelles carrières musicales, ce qui offre des opportunités autant pour les compositeurs que pour les interprètes. En ce sens, de par le mass appeal que suppose l’engouement pour la chanson qui sort victorieuse, ils viennent nourrir l’industrie de la musique, que ce soit pour la diffusion de la chanson lauréate par le disque, la radio et la tournée de concert, ou corrélativement pour toutes les médiations qui sont reliées à l’industrie de la musique, les journaux à potin par exemple. Ces deux concours sont le symptôme d’une transformation, voire d’une reconfiguration des conventions et des valeurs qui structurent les chansons francophones (même si l’Eurovision de la chanson n’est pas limitée à la langue française) ; cette réalité est rendue visible à travers les tensions qui se jouent entre style chansonnier et style yé-yé et qui finissent par favoriser le second. D’où l’importance d’insister sur le tournant pop que déploient ces concours dans le monde de la chanson francophone en orientant cette dernière vers un contenu audiovisuel à part entière que permet la télévision et dont la performance de l’interprète, en majorité des chanteuses au tout début, est le moment critique sous forme de hook.
 
Enfin, la conférence est aussi l’occasion de poser les bases théoriques pour une étude à la fois musicologique, esthétique et sociologique des concours musicaux et de leur importance dans le développement des musiques populaires. La pop actuelle carbure plus que jamais à ces concours musicaux, ceux-ci exerçant un fort pouvoir d’attraction dans le champ des musiques populaires. C’est pourquoi des enjeux que l’on retrouve dès le départ autant dans les concours radiophoniques que dans l’Eurovision de la chanson et le Concours de la chanson canadienne, doivent faire l’objet d’une attention spéciale pour mieux cerner la spécificité du phénomène : retombées professionnelles pour les artistes, conventions musicales, esthétiques ou autres à respecter pour progresser dans les échelons, instances de décision et processus de sélection, commercialisation du phénomène sous différents supports dont la publicité et le disque, répertoire favorisé dans les chansons et rapport au canon, etc. Par exemple, dans les deux concours télévisuels retenus ici, le succès a souvent reposé sur la construction d’une persona de chanteuse convenant au petit écran et dont la mise en place soulève des enjeux (par exemple le côté enfantin qui est mis en valeur dans les chansons interprétées par de jeunes musiciennes comme Dominique Michel en 1957 et Jacqueline Boyer en 1960)  propres au genre. À cet effet, la conclusion doit conduire à la proposition d’une classification de ces concours et à un cadre théorique pour mieux les situer et les appréhender en tant qu’objet d’étude, notamment pour l’histoire et l’étude des chansons francophones. Autrement dit, une théorie portant sur les concours musicaux en pop est autant l’occasion de comprendre la raison d’être du phénomène et son apport que de la vitalité qu’ont joué au cours des dernières années des phénomènes comme Star Académie et La Voix.


Danick Trottier est professeur de musicologie au Département de musique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Il détient un doctorat de l’Université de Montréal en collaboration avec l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) de Paris. En 2010, il a finalisé un stage postdoctoral de deux ans à l’université Harvard. Ses recherches, qui s’inscrivent à la fois en sociomusicologie, en histoire et en esthétique, portent sur les musiques des XXe et XXIe siècles. Trottier est aussi cochercheur dans le cadre du projet sur le Développement des publics de la musique au Québec (DPMQ) de l’Observatoire interdisciplinaire de création et de recherche en musique (OICRM). De 2011 à 2013, il a codirigé l’équipe de sociomusicologie de l’OICRM et a participé au comité de rédaction de La Revue musicale OICRM. Il a publié des articles dans des revues comme Argument, Circuit, Dissonance, Filigrane, Intersections, Les Cahiers Debussy, Perspectives of New Music, Speculum Musicae et Volume ! La revue des musiques populaires.


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