Séminaire Épistémologie de la musicologie numérique. Le statut des approches mixtes (quantitatives/qualitatives).

Contexte

Les outils numériques apportent des nouveaux moyens d’analyse et de comparaison qui font évoluer en profondeur les pratiques des humanités et qui redéfinissent leurs rapports aux sciences dites exactes (Bod 347, et 362). Cette évolution est à la fois visible et favorisée à travers la musicologie en raison de sa position à un carrefour interdisciplinaire où convergent, parmi tant d’autres disciplines, l’acoustique, les mathématiques, l’informatique, les statistiques, la linguistique, la littérature, la sociologie et l’histoire de l’art.
Les méthodes numériques, parce qu’elles reposent sur le traitement quantitatif des données, soulèvent toutefois des questions épistémologiques centrales lorsqu’il s’agit d’en investir la signification et le sens, placés au cœur des sciences humaines et sociales. La significativité statistique des observations faites à partir des approches quantitatives ne présage, en effet, en rien de leur « signifiance » – propriété de signifier, commune à tout système de signe (Benveniste 1974, 51).
Dans le domaine de l’interprétation des données, l’analyse immanente – qu’elle soit qualitative ou quantitative – ne peut faire l’impasse sur la prise en compte des points de vue interprétatifs. Ces derniers constituent d’ailleurs une préoccupation importante des humanités numériques de deuxième génération qui s’efforcent « d’utiliser les propriétés connectives du numérique pour pluraliser et redynamiser les interprétations créatives qui font le mérite des humanités » (Citton 2015, p. 5). Il semble donc nécessaire aujourd’hui de préciser davantage le statut du processus interprétatif – avec ce qu’il met en oeuvre de connaissances de l’organisation interne des corpus, de questionnements à l’égard des objets d’étude, d’attentes contextuelles, de subjectivité et de créativité – dans la mise en relation des données et de leurs significations possibles par les approches computationnelles et algorithmiques.

Objectifs

À partir du terrain d’expérimentation fertile que constitue la musicologie, ce séminaire vise à contribuer à cette réflexion épistémologique qui s’articule en lien étroit avec la notion de « subjectivités computationnelles » (Berry 2015). Plus précisément, il s’agit de cerner le statut du numérique dans les trajectoires pédagogiques et les paradigmes de recherche actuels et à venir – qu’ils concernent la compréhension de la logique interne des répertoires, leur appréhension historique et/ou leurs rapports au fait social.  
Pour réaliser cet objectif, les différentes séances de ce séminaire porteront un regard critique sur : 1. la réalisation d’encodages de qualité, 2. la discrétisation, la structuration et l’enrichissement de ces données, 3. la recherche d’informations, 4. l’extraction de connaissances et enfin 5. la représentation audio-visuelle.
Ces points d’entrée nourriront la réflexion méthodologique sur la gestion, la transmission, la valorisation et le statut heuristique des connaissances produites en musicologie numérique. L’enjeu majeur de cette réflexion consiste à identifier et à concevoir des trajectoires méthodologiques qui favorisent une intégration raisonnée du numérique en musicologie en insistant davantage sur la complémentarité des démarches quantitatives (positiviste) et qualitatives (élitiste) que sur leur opposition (Rastier 2011, p. 51). À un niveau d’abstraction plus élevé, il s’agira ainsi d’envisager des approches susceptibles de complémenter l’inférence inductive – qui déduit à partir d’observations certaines et quantifiables des faits possibles – par une dynamique inférentielle incluant l’abduction qui, en tant que processus interprétatif, consiste à suggérer une hypothèse possible à partir de la considération de faits certains (Peirce 1958, 218).

Méthodologie

Afin de favoriser une réflexion problématisée, propice à ancrer le discours épistémologique dans les questionnements actuels de la recherche et de la pédagogie en musicologie, les séances de ce séminaire seront articulées en deux temps : 1. Des interventions sur les projets et initiatives afférentes à la musicologie numérique qui mèneront une réflexion conceptuelle sur les méthodes, les outils et les problématiques. 2. Des ateliers qui mettront en pratique les technologies et les méthodologies dans l’optique de les éprouver, d’en identifier les apports, d’en cerner les enjeux, de les transposer ou encore de les adapter. Cette double démarche contribuera à clarifier le statut des connaissances produites, par exemple, à travers la constitution et l’annotation collaborative des données (par exemple dans le cadre d’éditions musicales critiques), la recherche automatisée de citations textuelles ou musicales, la réalisation d’ontologies informatiques, la formalisation de règles (par exemple pour l’identification de cadences), les méthodes de fouille de données ou encore les représentations audio-visuelles. 

Retombées et résultats

En dressant une cartographie des initiatives et projets entrepris en France et à l’étranger, ce séminaire contribuera à définir le domaine spécifique de la musicologie numérique.  L’une des retombées importantes consistera ainsi à s’adosser sur les expériences concrètes, faites sur le terrain, afin de concevoir, à un degré de réflexion plus abstrait, des approches et des parcours innovants en musicologie. À l’inverse, il s’agira d’identifier, de transposer et d’adapter ces trajectoires aux problématiques et besoins concrets des projets qui pourront faire l’objet de présentations.     
Ce mouvement d’aller-retour contribuera à clarifier le statut et les voies d’intégration du numérique aux formations et à la recherche en musicologie, en identifiant, parmi l’ensemble des possibilités offertes, les trajectoires productives, enrichissantes et adaptées à la discipline. Les résultats ainsi produits – recensement de projets, communications scientifiques, documents de travail accompagnant les ateliers – pourront faire l’objet de publications sous la forme d’un numéro particulier qu’une revue spécialisée consacrera à la problématique et/ou sur le site de l’IReMus. 

Thématiques envisagées (non limitatif)

  • Enjeux sémiotiques, musicologiques et informatiques de l’encodage des sources textuelles, musicales et visuelles
  • Discrétisation, structuration et enrichissement de données afférentes à la musicologie
  • Recherche d’informations au sein de sources théoriques ou musicales
  • Extraction de connaissances   
  • Modélisations et représentations

Appel à participation et séances planifiées

Des suggestions de communications et/ou d’interventions lors des séances et des ateliers peuvent être adressées à l’adresse suivante. Les séances pour le second semestre sont planifiées aux dates suivantes (à confirmer) :

  • 23/02/2018
  • 13/04/2018
  • 04/05/2018
  • 15/06/2018

Travaux cités

  • Benveniste, Émile (1974), Problèmes de linguistique générale, vol. 2, Paris, Gallimard.
  • Bod, Rens (2013), A New History of the Humanities, Oxford, Oxford University Press.
  • Berry, David M. (2015), « Subjectivités computationnelles », Multitude 59, en ligne : https://www.cairn.info/revue-multitudes-2015-2-page-196.htm.
  • Citton, Yves (2015), « Humanités numériques. Une médiapolitique des savoirs encore à inventer », Multitudes 59, en ligne : http://www.multitudes.net/humanites-numeriques-une-mediapolitique-des-savoirs-encore-a-inventer.
  • Rastier (2011), La mesure et le grain: Sémantique de corpus, Paris, Honoré Champion.
  • Peirce, Charles S. (1958), The Collected Papers of Charles Sanders Peirce, vol. 7, Science and Philosophy, Cambridge, Harvard University Press.

23 février 2018

IReMus, 2 rue de Louvois 75002, 1er étage, salle de conférence.

15h00 Introduction

1. Appropriation du numérique dans les projets actuellement en cours

  • 15h30 Christophe Dupraz (IReMus), « Le diagnostic numérique : Le statut de l'auteur dans le Melopeo y Maestro (1613) de Pedro Cerone, ou Cerone est-il l'auteur de son traité ?. »
  • 16h00 Nathalie Berton-Blivet (IReMus), [Titre à confirmer].

16h30 Pause

2. Statut du numérique dans les paradigmes de recherche en musicologie et au-delà

  • 16h45 Thomas Bottini (IReMus), « Le statut du dispositif informatique de captation et d'exploitation de données dans une approche sémiotique (le cas d'une analyse de controverse sur Twitter). »
  • 17h15 Christophe Guillotel-Nothmann (IReMus), « Le statut du numérique en musicologie : un tour d’horizon historique. »

17h45 Pause

3. Épistémologie de la discipline

  • 18h00 Nicolas Meeùs (IReMus), « Organicisme et analyse musicale, Kerman et Agawu. »
  • 18h30 Bruno Moysan (UVSQ-CHCSC), « Quand le positivisme vous colle aux doigts comme le sparadrap de Carreidas. »

13 avril 2018

Maison de la Recherche, 28 rue Serpente, 75006 Paris, salle D 116.

9h00 Introduction

9h30 Jean Bresson (IRCAM) « OpenMusic: de la composition à l'analyse musicale assistée par ordinateur. »

OpenMusic est un environnement de programmation visuelle dédié à la composition assistée par ordinateur, proposant à ses utilisateurs une interface graphique pour l'écriture de processus de traitement ou de génération de données musicales — symboliques ou sonores. Au delà de ses attributions principales (pour l'aide à la composition), cet environnement peut être mis à profit pour l'extraction, la représentation, ou l'automatisation de toutes sortes de traitements sur les données musicales (ou extra-musicales). Nous essaierons d'en illustrer l'usage, ainsi que la pertinence de cette vision d' « utilisateur-programmeur », à travers quelques exemples et applications dans le domaine de l'analyse musicale.

10h15 Pierre Couprie (IReMus), « Nouvelles approches audionumériques pour l’analyse musicale : enjeux épistémologiques. »

Depuis une quinzaine d’années, les techniques audionumériques commencent à être utilisées en musicologie non seulement pour enrichir les méthodes et les pratiques mais aussi pour explorer de nouveaux champs de recherche. Cette présentation s’appuiera sur l’analyse musicale pour montrer que les enjeux épistémologiques dépassent très largement le cadre de la musique et nécessitent de repenser la musicologie comme une science interdisciplinaire.

11h00 Pause

11h15 Thomas Bottini et Christophe Guillotel-Nothmann (IReMus) « L’Inférence de connaissances dans le projet PolyMIR. Une approche hypothético-déductive pour l’analyse de patterns contrapuntiques complexes. »

Les principaux patterns dissonants du contrepoint rigoureux de la Renaissance – la note de passage, la broderie, l’échappée, le retard et l’anticipation – se maintiennent jusqu’au 18e siècle. Ils font toutefois l’objet d’élaborations de plus en plus complexes qui rendent difficile leur identification automatisée. Nous présenterons l’approche hypothético-déductive actuellement employée dans PolyMIR (Polyphonic Music Information Retrieval) pour cerner ces patterns dans des œuvres de la période 1470-1750.

12h00 Marc Rigaudière (IReMus) « L’analyse musicale automatisée : d’une possible rencontre de l’intuition et de la raison. »

Dans quelle mesure l’analyse musicale, démarche empirique et intuitive, est-elle compatible avec la logique formelle des procédures algorithmiques ? L’interrogation par l’informatique du texte musical, pour systématique et exhaustive qu’elle soit, est pourtant contrainte par une définition préalable et nécessairement restrictive des unités à repérer, et à une décomposition de « paramètres » composites et complexes en unités simples et accessibles à la quantification. Dans ces conditions, peut-on attendre des analyses automatisées qu’elles produisent plus d’information que celle qui est déjà connue et qui informe les algorithmes ?Afin d’esquisser une réflexion à ce sujet, plusieurs situations seront examinées, dans lesquelles l’analyste est amené à reconsidérer ses catégories préalablement établies afin de produire une analyse plausible dans un contexte historique et stylistique donné. 

 

Membres du programme


Tutelles

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Salle Pirro
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Salle 312 et 313
28, rue Serpente 75006 PARIS
Tél : +33 1 53 10 57 00

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