Traversé par le mot d’esprit de Stephen Dedalus dans « Ulysse » de James Joyce : « Un génie ne commet pas de faux-pas. Ses erreurs sont volontaires, portiques à découvertes. », ce projet de recherche se met au service des manuscrits de Beethoven dont la stimulation est irrésistible tant on y sent le libre jeu de la pensée et un art total de la composition. Je souhaite, en tant qu’interprète et compositeur, engager une réflexion-action adossant l’interprétation de l’oeuvre musicale au processus de création. Le monde du possible et des arbitrages, des libertés propres à la genèse de la création comme porte d’accès aux choix interprétatifs de la partition éditée. Comprendre la nature du développement d’une idée dans l’esquisse permet d’en saisir le rôle dans la partition publiée.
Les manuscrits de Beethoven, esquisses, premiers jets, mises au net, feuillets révisés, sortent du lot par leur variété et offrent l’unique opportunité de suivre la totalité du processus créateur. Et ses derniers quatuors incarnent un cas limite d’abondance informative, de tâtonnement et de trouvaille, de doute, de résignation, de dialectique inouïe. Ses esquisses constituent un creuset formidable de clés de signification des oeuvres, et de leurs paramètres de composition. Ouvrir les derniers quatuors de Beethoven à leur propre genèse pour approfondir la compréhension des mécanismes et du langage du quatuor. Ils rompent avec le déterminisme de la forme sonate et l’expansion symphonique d’un nucleus et résultent d’un chemin accidenté. Leurs esquisses présentent une richesse d’ambiguïté qui fait écho aux ambiguïtés d’interprétation qu’elles suscitent.
Introduire les esquisses appelle aussi une redéfinition du rôle de la partition comme garante exclusive de la teneur de l’œuvre auprès de l’interprète. Avec l’adoption de la partition complète – auparavant fait rarissime -, Beethoven voulait ‘trouver une nouvelle manière de guider les voix’ et diriger l’interprète vers la vision globale de l’œuvre. Cette révolution a transcendé le point de vue de l’interprète de chacune des parties. Auparavant, seule l’écoute de l’œuvre permettait l’accès à sa globalité ; à partir des derniers quatuors de Beethoven, l’écoute trouve en quelque sorte sa symbolique, son aura à travers la partition complète. Me plaçant dans cette dynamique d’élargir la signification, je propose de construire un atlas de ces œuvres, incluant les épreuves de développement ou d’impasses se succédant dans les esquisses, informant du récit de l'œuvre tel qu’élaboré par Beethoven. Par cet atlas, déduire des esquisses une archéologie du possible autour de ces œuvres. Par le biais de l’élaboration de certaines esquisses, je souhaite donner naissance à certaines idées laissées à l’état embryonnaire mais qui ont une valeur esthétique. Cela constituera l’« inconformité » du projet : terme emprunté à la géologie qui désigne une couche absente de la stratification sédimentaire. Atlas génétique autant que document de travail ouvert rendant compte de la dimension subversive des esquisses, libérant l’interprétation de l’emprise exclusive de la partition, réinjectant du dialogue avec l’œuvre en tant qu’organisme vivant et en construction à l’instar de ce qui se passe avec une œuvre contemporaine, et donnant ainsi raison à Stravinsky disant des quatuors de Beethoven : « Ce sera une musique éternellement contemporaine ».
Ce que j’espère :
- Considérant les esquisses comme un univers uchronique fécond, explorer un objet esthétique musical abouti en remontant à ses sources aux mille visages.
- Questionner la notation, sa gestation, et les gisements de signification contenus dans l’incertitude, l’arbitrage, le renoncement d’une option au profit d’une autre, dans ce qui est en creux – l’esquisse - au profit de ce qui est en plein – la création -.
- Certaines esquisses, au mérite esthétique incontestable, couvrent des pans entiers de mouvements et gagneraient à être jouées…
Auteur·e de la thèse
Directeur·ice de thèse
Résumé du projet de thèse
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