Cette équipe étudie les langages musicaux selon trois trajectoires complémentaires dont l’enchaînement décrit un mouvement du général vers le particulier.
Le point de départ est une réflexion générale sur l’essence des langages musicaux. Conjuguant la sémiotique et les sciences cognitives et s’appuyant sur une réflexion théorique alimentée par des études empiriques, la première trajectoire, Sémiotique et perception des langages musicaux, vise à comprendre et à décrire les mécanismes qui sous-tendent la cristallisation, la sélection, la stabilisation et la transformation de structures langagières en musique.
La deuxième trajectoire, Théorie des langages musicaux, étudie, sur cette base, les formes de conceptualisation des langages musicaux à différentes époques et dans différentes cultures – qu’elles soient de tradition orale ou écrite. Un objectif central est de créer et d’alimenter collectivement une banque de sources et de ressources sur la théorie musicale. Ce travail vise à dépasser la fragmentation actuelle des recherches en menant une réflexion méthodologique sur l’articulation des représentations ; en intégrant la diversité de théories à travers le monde ; en analysant les statuts épistémologiques des représentations et en explorant les liens entre les différentes formes de théorisation et la discipline musicologique.
L’enjeu consiste alors à mobiliser les modèles théoriques étudiés pour produire des études de cas, notamment analytiques. Tel est l’objectif de la troisième trajectoire, Cartographier les langages musicaux. On vise ici à créer les conditions propices à la construction collective, à partir des domaines d’études individuels variés – la forme au XVIIIe siècle, le jangdan de la musique coréenne, l’orchestration au XIXe siècle, etc. –, d’un atlas des langages musicaux qui permette d’identifier les spécificités des répertoires et leurs affinités, tout en questionnant les découpages traditionnels.
Thématique 1 : Sémiotique et perception des langages musicaux
La tripartition de Molino/Nattiez postule que la signification musicale n’est pas figée, mais résulte d’une interaction entre production, réception et niveau neutre (Nattiez 1975, p. 44 et 86 et Nattiez 1990, p. 33). Cette compréhension dynamique de la sémiose entre en résonance avec les travaux du Groupe µ, selon lesquels la signification des formes visuelles, linguistiques ou musicales émerge par le biais d’opérations perceptives et cognitives effectuées par le récepteur (Groupe µ 1992, p. 105). La sémantique interprétative de François Rastier place, elle aussi, l’accent sur ce processus dynamique lorsqu’elle souligne que le sens n’est pas donné par le texte seul, mais résulte d’une interaction entre le texte et le lecteur-auditeur (Raster 1989 p. 75, Rastier 1991, p. 112, Rastier 1994 n°15 et Rastier 2001, p. 102). Dès lors, la sémiose est conditionnée par la mémoire, les schémas cognitifs et la compétence du récepteur.
Dans la théorie de Huron (2006), les attentes musicales produites par l’auditeur sont le résultat de schémas mentaux, formés au cours des expériences musicales et stockés en mémoire à long terme. Lors de l'écoute, le cerveau sélectionne plusieurs schémas qui sont susceptibles de faciliter le traitement de la musique, de produire des prédictions sur son déroulement, et de faire émerger, dans certains cas des émotions et/ou des significations. Ces schémas concernent tous les aspects de la composition, de l’interprétation et de l’improvisation. Dans le cadre de la musique écrite, le compositeur crée par l’écriture les conditions de possibilité d’attentes musicales. L'interprète, quant à lui, peut agir sur la prédictibilité, soit par renforcement, soit par atténuation des attentes. Dans les musiques de tradition orale ou les musiques audiotactiles, des schémas similaires sont activés dans le temps de la performance. La sémiose est ainsi le résultat d’un processus sélectif selon lequel le récepteur co-construit les unités de sens, dans un contexte culturel donné, en raison de schémas intériorisés.
Objectifs
À travers une réflexion située à la croisée de la sémiotique, des sciences cognitives et des neurosciences, cette trajectoire vise à cerner, à comprendre et à décrire les mécanismes qui sous-tendent la cristallisation, la sélection, la stabilisation et la transformation d‘unités de sens dans différents contextes musicaux. Dans quelle mesure les musiques entendues ou lues sont-elles des sémiotiques ? Comment émergent les significations musicales et quelles sont leurs natures ? Quelle est la part du créateur et celle de l'auditeur dans la cristallisation des significations musicales ? Les significations musicales qui émergent chez l'auditeur sont-elles les mêmes que celles imaginées par le compositeur, l'improvisateur ou l'interprète ? Comment les contextes de performance influencent-ils la perception et l’interprétation du sens musical ? Si des nombreux schémas mentaux générateurs de significations sont liés au contexte géographique, temporel, stylistique ou social, existe-t-il des schémas de portée transculturelle ? Quels sont les rapports entre la signification musicale et la production d’émotions selon les cultures ?
Résultats/Livrables
Cette trajectoire a pour ambition de vérifier un certain nombre d’hypothèses sur l’émergence, la fixation et l’évolution de significations musicales à partir d’une réflexion théorique alimentée par des études empiriques. Ces études, menées pour certaines en lien avec le réseau neuromusicologie du Collegium Musicae, seront à la fois comportementales et neuro-physiologiques. D’une part, elles porteront sur les ressemblances perçues par les experts d’une musique donnée avec des musiques étrangères et, à l’inverse, sur les phénomènes de surdité – au sens de Fabien Lévy (2013) – entre cultures musicales. D’autre part, les études contribueront, à partir d’une perspective musicologique et analytique éclairée, à l’exploration des corrélats neuroanatomiques et neurobiologiques des processus sémiosiques supposés être en œuvre dans différentes traditions musicales. Le focus sera placé ici notamment sur les concepts d’attente, de tension et de résolution, dans l’optique de sonder leur validité (ou non) et leurs manifestations diverses selon les cultures et langages musicaux.
Thématique 2 : Théorie des langages musicaux
La manière dont les connaissances sur les langages musicaux sont décrites, articulées et transmises diffère sensiblement de culture en culture, en particulier entre les sociétés de tradition écrite et orale. Cette pluralité rend précaire toute tentative d'unification des discours théoriques. Inversement, l'éclatement actuel de l'activité académique relative à la théorisation des langages musicaux empêche de produire une vue d'ensemble. Si certaines traditions ont fait l'objet de projets individuels (par exemple les projets TML, TMI, TMG et SaraMusik, dédiés aux sources latines, italiennes, germaniques et arabes), la fragmentation des domaines de recherche – notamment entre les sources européennes et non européennes (par exemple arabes, persanes, hébraïques, indiennes ou chinoises) – et l’absence d’une concertation méthodologique empêchent l'identification de racines communes et de filiations possibles. Un défi important consiste dès lors à articuler le global et le local à travers une réflexion commune qui reste sensible aux formes individuelles de théorisation tout en les mettant en dialogue.
Objectifs
Cette trajectoire explore la question centrale suivante : quelles sont les formes de conceptualisation des langages musicaux dans le temps et dans l'espace, et comment ces modèles de pensée peuvent-ils être pris en compte dans le programme d'une musicologie du XXIe siècle ? Trois objectifs structurent cette réflexion.
Un premier objectif consiste à proposer une représentation inclusive de la théorie musicale, intégrant des traditions théoriques européennes et au-delà, à la fois passées et présentes. Il s’agit de faire l’histoire des termes, d’identifier leurs correspondances d’une langue à l’autre, d’explorer des définitions (relatives au contrepoint ; aux émotions ; aux affects ; au timbre, à la texture musicale, à l’organologie, etc.), de reconstituer l’évolution des modèles théoriques, ou encore d’étudier la manière dont certains concepts (liés par exemple à la tension et aux attentes) sont définis ou réinterprétés, parfois en lien avec des disciplines connexes (sémiotique, neuropsychologie, etc.). Une attention particulière doit être portée à la terminologie employée dans différentes traditions pour renvoyer à des concepts qui, tout en ayant des affinités, recouvrent des réalités structurelles et perceptuelles parfois très différentes. Une approche comparative qui tienne compte et articule les niveaux terminologique et conceptuel permettrait de mieux comprendre les ponts et les discontinuités entre les traditions et les cultures.
Le deuxième objectif consiste à identifier les statuts épistémologiques de ces représentations (axiomes, normes, intuitions, croyances). On analysera les intentions des discours théoriques (prescription, systématisation, description, explication, etc.), leurs stratégies narratives et leurs publics. La réflexion portera sur l’influence des contextes historiques, culturels et philosophiques sur les catégories musicales et, inversement, sur la manière dont les langages musicaux s’inscrivent dans ces contextes et les façonnent.
Enfin, le troisième objectif porte sur le statut de la théorie au sein de la discipline musicologique. Les notions véhiculées par les théories musicales interagissent avec les paradigmes dominants d’une époque dans un contexte culturel donné. Comprendre leur évolution permet d’éclairer les dynamiques de transmission, d’innovation, d’acceptation, de rejet, de légitimation et d’évolution des discours musicologiques.
Parce qu’ils sont historiquement et culturellement polymorphes, les concepts d’échelle, de gamme et de mode constituent un terrain d’étude privilégié (bien que non exclusif) de cette trajectoire. Leur exploration pourra être tantôt localisée (théorie germanique, sources françaises du XVIIe siècle, pensée modale aux XIXe et XXe siècles, aires géoculturelles particulières dans les populations de tradition orale) tantôt transversale, afin de révéler à la fois les particularités et les éléments partagés à différents niveaux d’observation.
Résultats / Livrables
Un résultat visé est la conception, la mise en place et l’alimentation d’une banque de sources et de ressources sur la théorie musicale. Cette banque de données placera les productions théoriques de différentes traditions et périodes au sein d’un environnement partagé et unifié.
En mobilisant des compétences disciplinaires – en philologie, analyse, théorie, historiographie – et technologiques – notamment en IA et en web sémantique –, il s’agira de concevoir des approches pour référencer de manière homogène les sources, notamment textuelles ; les rendre interrogeables sous la forme de transcriptions ou d’éditions et dépasser leurs cloisonnement, notamment linguistique (par exemple par le biais de traductions partielles ou d’alignements de termes de différentes langues).
Un autre enjeu consiste à concevoir un environnement propice à l’annotation des sources (par exemple pour commenter des passages ou comparer des interprétations) et au référencement des productions scientifiques qui portent sur la théorisation des langages musicaux. À ce niveau, la trajectoire prévoit notamment un colloque international et des publications collectives sur la modalité dans la musique française à l’orée du XXe siècle.
Enfin, il s’agira de concevoir des approches qui articulent la lecture distante et rapprochée des sources – par exemple pour identifier des thématiques, faire l’histoire de la terminologie, explorer des définitions de concepts, s’interroger sur le processus de production des savoirs ou encore cerner la manière dont les connaissances sur les langages musicaux sont produites et décrites. Afin de faire rayonner ces résultats et de les articuler avec des initiatives analogues – notamment dans l’optique d’un partage et d’un enrichissement mutuel des données –, cette trajectoire a pour ambition de mettre en place et de fédérer un réseau national et international sur la thématique visée.
Thématique 3 : Cartographier les langages musicaux
L’enjeu consiste ici à produire une cartographie multidimensionnelle des langages musicaux en intégrant les musiques de tradition orale, les musiques notées ainsi que le signal acoustique et visuel. Cette cartographie s’appuie sur des études de cas qui explorent les processus et techniques propres à divers répertoires, comme les structures cadentielles dans la polyphonie pré-tonale ou les récitatifs de Lully, les formes musicales des XVIIIe et XIXe siècles, ou encore la métrique des jangdan dans la musique rituelle coréenne. Une autre approche s’attache aux aspects organologiques et sonores des langages musicaux, en examinant l’évolution de l’instrumentation, de l’orchestration, des qualités timbrales et texturales (par exemple avec l'analyse de scène auditive et la Taxonomy of Orchestral Grouping Effects). Sont notamment étudiés la modernisation des instruments à vent au XIXe siècle et l’orchestration du XIXe au XXIe siècle. Cette réflexion conduit à l’analyse des interactions entre la structure interne des œuvres et leur interprétation, comme dans la Symphonie de Psaumes de Stravinsky. Les recherches portent également sur les genres et styles musicaux, avec des études sur le mini piano concerto (genre du cinéma des années 1940-1960) et les œuvres de Saint-Saëns ou de Wolf. Une perspective esthétique est adoptée à travers l’étude des processus de reprise dans le rock et de la notion de virtualité en musique mixte. Enfin, la recherche s’ouvre aux relations entre les langages musicaux et d’autres formes artistiques, en particulier le cinéma. Elle explore également la reconstitution et la création de structures langagières dans les canons musicaux de la période 1450-1550 ainsi que dans l’œuvre de Verdi.
Différents paradigmes méthodologiques sont mis en œuvre, adaptés et développés selon les répertoires et les questionnements qui s’y rattachent. Parmi ceux-ci figurent les mises en série qui visent notamment à croiser les modèles conceptuels avec les langages musicaux afin de sonder l’aptitude des théories à faire émerger des structures musicales (complémentaires ou contradictoires selon les modèles) et à éclairer les interprétations (en les validant ou les invalidant). Des approches phylogénétiques, issues de la biologie évolutive, sont transposées au domaine musical afin de cerner, à partir de marqueurs structurels tels que la métrique ou les hauteurs, les mécanismes sous-jacents à la filiation et à la transformation des répertoires. La conception de méthodologies adaptées à l’analyse scénique ainsi qu’à l’étude du geste de l’interprète et de sa posture sont mises en regard avec les propriétés structurales des langages musicaux. Enfin, un enjeu majeur réside dans la mobilisation de l’intelligence artificielle, du big data et du web de données pour l’analyse, la modélisation et la génération musicales.
Objectifs
La trajectoire s’appuie sur cette diversité des objets, questionnements et méthodes pour produire une cartographie des langages musicaux qui, en tant que production collective, constitue plus que la somme des parties séparées. Cet objectif se décline en trois sous-objectifs. Le premier consiste à mettre en réseau les connaissances produites individuellement, à les valoriser et à favoriser leur exploitation, voire leur enrichissement, dans le cadre d’études subséquentes. Le deuxième est de stimuler, par le biais des informations disponibles sur les méthodes, théories et problématiques, une méta-réflexion sur la production de connaissances analytiques et sur la manière dont celles-ci éclairent d’autres démarches musicologiques, par exemple les démarches historiques ou socio-culturelles (et inversement). On entend ici mettre en avant le rôle essentiel de l’analyse dans la compréhension de la musique en tant que fait social. Enfin, le troisième enjeu consiste à poser les fondements de la cartographie à proprement parler. À mesure que les données collectées croîtront, cette cartographie contribuera à identifier les spécificités des répertoires et les affinités entre eux ; à dégager des évolutions et des filiations au sens d’une histoire intrinsèquement musicale ; à faire émerger des ensembles plus ou moins homogènes de répertoires et à préciser, compléter, voire à reconsidérer, les découpages actuellement usuels, notamment la distinction entre pentatonisme, modalité et tonalité, par trop restrictive et incomplète en ce qu’elle ne tient pas compte d’une partie des musiques des XXe et XXIe siècles.
Résultats / Livrables
Un résultat visé consiste à produire un atlas des langages musicaux et de leurs analyses sous la forme d’une banque de données collaborative publiée en ligne. Cette banque de données, complémentaire à celle envisagée dans la trajectoire 2, sera constituée d’informations structurées sur les musiques explorées (période, zone géographique, etc.), les problématiques envisagées, les méthodes appliquées, les théories convoquées, les structures identifiées et les résultats obtenus. La source de cet atlas sont les études menées individuellement ou collectivement sur les objets d’étude décrits plus haut et dont les productions – publications, travaux académiques, événements scientifiques, programmes de recherche, etc. – constituent autant de résultats autonomes. Ces études pourront s’appuyer sur des développements technologiques et méthodologiques qui déboucheront notamment sur la création de nouveaux outils numériques adaptés à l’étude des musiques et de leur interprétation/performance. Un chantier important vise à mobiliser l’A et la modélisation pour produire des connaissances analytiques sur des répertoires variés à partir de grilles conceptuelles définies par l’utilisateur-analyste lui-même, en articulant l’annotation manuelle et l’annotation automatisée, suite à une phase d’apprentissage profond. Le second chantier vise à créer un environnement en ligne adapté à l’exploration conjointe du signal acoustiques et des données symboliques – ces deux dimensions restant largement cloisonnées à ce jour – avec pour objectif l’analyse et la génération par IA.