Le projet de thèse présenté ici interroge les positionnements identitaires des Marocains en France à travers leurs pratiques musicales associées aussi bien à des contextes institutionnalisés que privés.
Contexte : Le Maroc et la France ont une longue histoire commune commencée bien avant la période du protectorat impliquant des rencontres entre plusieurs systèmes culturels et ce, au préalable de l’existence d'une véritable diaspora marocaine en France.
Cependant, le protectorat puis la migration de masse du Maghreb vers la France à partir des années 1950 ont provoqué des situations de contact entre des cultures différentes qui ont abouti à des phénomènes d’emprunts, d’intégrations, d’adaptations ou de rejets. Une des questions majeures dans ce type de situation est celle de la construction et/ou de la reconnaissance d’identités qui crée un phénomène de dynamique de changement « forcé ». Se pose alors une question d’échelle car comme le notent Bornes-Varol et Fürniss (2011) « Le contact ne se fait pas d’une culture à l’autre mais d’un sujet à un autre à l’intérieur d’une même culture ou dans plusieurs cultures différentes ».
C’est ainsi qu’entre le Maroc et la France on se retrouve face à une situation à multiples facettes et multi-située avec des musiques :
- au Maroc ayant subi une influence française ;
- en France, des musiques traditionnelles adaptées à la commande ; des musiques
marocaines créées en France dont on reconnaît le lien avec les traditions du Maroc et des musiques actuelles occidentales avec des inspirations marocaines.
S’agissant de musiques populaires, de tradition orale et souvent jouées dans un cadre festif et dansant, un des enjeux majeurs de ce projet est de comprendre l’écosystème de ces pratiques musicales c’est-à-dire les différents acteurs qui interviennent dans le processus de production musicale (Demonet 2015).
La réflexion autour des musiques migrantes1 s’articule en deux axes. Dans un premier temps, elle concerne les pratiques musicales et les répertoires musicaux. Dans un second, elle s’intéresse aux politiques d’aménagement urbain qui établissent un lien entre redynamisation et représentation faites du pays d’origine par des politiques d’aménagement urbaines et des politiques socioculturelles du pays d’origine (Denis Laborde, 2018). Le sujet de la musique des diasporas marocaines en France est riche, dense et peu étudié dans une perspective ethnomusicologique.
Le sujet présenté ici concerne l’étude des patrimoines musicaux de la diaspora marocaine en France au prisme de ses enjeux de reconnaissance identitaire de part et d’autre de la Méditerranée, de sa diversité et de sa variabilité dans le contexte éco-systémique des musiques actuelles.
État de l’art, objectifs et problématiques : En France, les différentes vagues de migrations marocaines peuvent être répertoriées par région et par année. Cette immigration a commencé dès 1910, pendant la première guerre avec les troupes de goumiers marocains. Ensuite, le protectorat français (1912-1956) a joué un rôle majeur dans l’installation des Marocains en France. Puis, à partir des années 1950, la France a recruté des hommes marocains pour fournir de la main-d’œuvre dans les mines et les usines françaises. Ces recrutements se faisaient par région : par exemple, dans le Nord et en Lorraine on retrouve majoritairement de marocains du sud, de la vallée de Draa‘, qui ont été recrutés dès 1950 et jusqu’en 1970 pour travailler dans les Houillères et les mines. Ensuite, le décret de 1976 instaurant un droit au regroupement familial, le
1 AUBERT, Laurent : Musiques migrantes. De l’exil à la consécration. Gollion : Infolio / Genève : Musée d’ethnographie, collection Tabou 2, 2005.
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premier motif d’immigration marocaine devient familial, loin devant celui initial du travail.2 À compter de 1986, la loi Pasqua rend l’immigration illégale et très contrôlée. Depuis, les principaux flux migratoires sont étudiants, illégaux ou de compétences. L’immigration du Maroc vers la France n’a jamais cessé.
L’étude des pratiques musicales des populations migrantes est devenue un sujet établi qui est de plus en plus abordé en ethnomusicologie. Elle permet d’apporter des éléments de compréhension à l’histoire, aux processus identitaires et à l’intégration et/ou le rejet de ces communautés. Les musiques maghrébines en France offrent une grille de lecture de différentes étapes et de différents types de flux migratoires qu’il s’agisse de l’histoire coloniale, de l’exil forcé ou non et de la vie quotidienne des Maghrébins en France au XXème et XXIème siècle. C’est ainsi que certains chants, comme Ya Rayah, sont considérés comme des emblèmes de certaines situations vécues par les populations migrantes. Ainsi, elle est le fruit d’une création maghrébine en France témoignant de la situation particulière de confrontations sociales au moment des trente glorieuses et d’une vague de crimes racistes. Elle expose la désillusion des migrants, leur nostalgie et la réalité fatigante de l’exil.
Les études menées sur les pratiques musicales transnationales ont souligné l’importance de la relocalisation, dont la musique est un marqueur fort (Giuriati 1996 ; Zheng 2009 ; Bouët & Solomos 2010 ; Pistrick 2015 ; etc.)3 C’est ainsi que Talia Bachir-Loopuyt aborde les notions de « musiques migrantes », « musiques de l’immigration » à travers une démarche qui prête attention à la mobilité et aux transformations des pratiques musicales, mais aussi à ce qui fait qu’elles s’ancrent localement. Ainsi, elle remarque qu’ « Il n’est donc pas uniquement question de transformations et de mobilité, mais aussi d’attachements et de continuité » 4.
La diaspora marocaine est démographiquement le deuxième groupe ethnico-culturel le plus important en France derrière la diaspora algérienne5. Pourtant, concernant les pratiques musicales marocaines en France, peu de travaux ont été publiés (Nabti 2007; El Asri 2011; Ouertani 2021) et les informations restent partielles et éparpillées. Cela s’inscrit dans une absence plus générale de littérature autour de ces sujets.
De même les travaux musicologiques portant sur le domaine de la musique marocaine sont peu nombreux et concentrés sur certains genres. Ainsi, le sujet le plus traité semble être celui de la musique dans la communauté confrérique des gnawa (Lapassade 1976; Rouget 1980; Pâques 1991, 2001; Chlyeh 1999; Hell 2002; Claisse 2003; El Hamel 2006; Kapchan 2007; Majdouli 2007; Fuson 2009; Sum 2012; Turner 2012; Pouchelon 2012, 2019; Btarni 2017; Witulski 2018; Sechehaye 2015, 2020). Ce sujet cristallise de nombreux questionnements contemporains comme la marginalisation, le spirituel ainsi que la question du racisme en musique. Dans mon travail de mémoire, je me suis intéressée au processus de fusion de cette musique gnawa avec d'autres genres musicaux au sein de la scène francophone.
D’autres styles ont été traités, notamment la musique arabo-andalouse (Ouertani, 2021; Yassir, 2022), les musiques berbères (Lortat Jacob 1980; Aydoun 1992; Olsen 1997), la ‘aīta (Ciucci 2022) ou encore la musique juive marocaine (Paloma Elbaz 2021), mais il reste encore une énorme diversité de styles qui n'ont pas fait l’objet d’un travail approfondi.
Objectifs de la thèse : En approfondissant cette recherche, mon objectif est d’apporter une réflexion approfondie sur la notion d’identité marocaine à travers la musique, de comprendre et d’expliquer comment l’histoire de la migration marocaine a donné naissance à des contextes de
2LACROIX, Thomas : « Les Marocains en France : maturation d’une communauté transnationale ». Mohamed BERRIANE. Marocains de l’extérieur 2012, Fondation Hassan II, pp. 383-414, 2018
3 SECHEHAYE, Hélène et WEISSER, Stéphanie : “« En Belgique, il n’y a rien » ? Le rituel de la līla chez les Gnawa maroxellois”, Civilisations, 67 | 2018, 77-94.
4BACHIR-LOOPUYT, Talia : « Le tour du monde en musique », Cahiers d’ethnomusicologie, 21 | 2008, 11-34.
5 Source : Insee, estimations de population, 2021.
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production particuliers. En effet, deux types de représentations musicales s’opposent, celles initiées par une institution qui représente une idéologie, une politique culturelle et géopolitique à celles qui se tiennent dans des lieux non institutionnels et où les enjeux diffèrent. Le cadre institutionnel met en exergue des intérêts politiques inter-pays mais également des politiques culturelles. Dans le second cas, les enjeux principaux sont la rémunération ainsi que l’adaptabilité des musiciens au public et ce, qu’ils se produisent en concerts dans des bars, des restaurants, des salles de concerts ou bien des mariages.
Le principal objectif de cette recherche est d’effectuer un travail sur les patrimoines musicaux de la diaspora marocaine et ses contextes de production afin de comprendre la systématique, les modalités de transmission et de production. Il s’agit également de comprendre les différents réseaux d’influences donnant lieu à leur dynamique de transformation et d’envisager comment se construit et se perpétue la notion d’identité marocaine à travers la musique des Marocains en France. Ce travail permettrait de se pencher davantage sur les deuxièmes et troisièmes générations issues de l’immigration marocaine qui se sont imprégnées des musiques de leurs parents et les ont « réinventées » et intégrées dans une musique populaire actuelle (comme le rap ou la pop). Cette étude permettra de pousser plus loin le travail déjà réalisé sur les notions d’hybridité, de métissage et de fusion qui sont à l’œuvre dans la production musicale de la diaspora marocaine, mais aussi au Maroc.
Il s’agit également d’analyser les processus de fabrication de l’espace social urbain par les interactions créées grâce à la musique des migrants. Qu’en est-il de la ré-appropriation des espaces culturels et de la scène musicale par des acteurs maghrébins issus de l’immigration ? Quels sont les processus mis en place pour que certains sites aient pu jouer un rôle déterminant dans l’implantation de la musique maghrébine en France (la Goutte d’Or, les banlieues sud et nord de Paris, Marseille ou encore Lille) ?
Quelles sont les répercussions de la régionalisation de la diaspora marocaine en France sur l’identité, la diversité et la variabilité de la production musicale ? Est-ce que les lieux de production ont une influence sur la diversité et la variabilité musicale ? Est-il possible de reconnaître des identités musicales au sein de la diaspora et quels en sont les traits distinctifs ?
Méthode de collecte et méthode d'analyse : L’installation des Marocains en France ne suit pas des logiques de regroupement communautaire. De fait, l’étude des musiques par style ou par région n’est pas la plus adaptée dans le cadre de cette recherche. L’étude des lieux de performances musicales constitue une approche plus adaptée à cette communauté. En effet, dans Paris et sa banlieue, plusieurs types de lieux (salles de concert, bars, institutions ou encore restaurants) programment des musiciens marocains et organisent des représentations musicales régulièrement. Dans le cadre de mon master, j’ai étudié la programmation musicale du Royal-Est ( un bar parisien) qui accueille plusieurs fois par semaines des jam et concerts de musique gnawa, de Ša’bī, de raï marocain, d’aḥīdouss ou encore de rap ou de jazz marocain. Un autre exemple est celui de la ville de Lille où plusieurs orchestres marocains se produisent fréquemment, leur répertoire allant du Ša‘bī à la daqqa marrākšiyya en passant par le raï et la musique électronique.
C’est ainsi que, quelle que soit la ville d’observation, on retrouve des structures associatives, institutionnalisées ou privées qui proposent des activités et/ou des enseignements de ces genres musicaux.
Les styles écoutés et joués varient énormément entre les primo-arrivants et les deuxième ou troisième générations. Par ailleurs, en France, les Marocains sont dispersés dans plusieurs villes et plusieurs quartiers au sein de ces dernières contrairement à la Belgique. On se concentrera alors sur trois contextes de performances qui rassemblent des Marocains de générations différentes. Tout d’abord les fêtes privées, comme les mariages, les cérémonies de circoncision ou encore les célébrations des naissances (Sbou'). Ces fêtes constituent des moments de vie très importants pour les Marocains.
Ensuite, l’étude portera sur l’espace social public c’est-à-dire les concerts et Jam dans divers lieux (bars, appartements privés, salles de concert, restaurants) et, pour finir, les lieux culturels institutionnalisés, cette dernière catégorie prenant en compte les infrastructures nationales comme l’Institut du monde arabe, l’Institut des cultures d’islam, la maison du Maroc, etc.
Les données (enregistrements, enquêtes intensives et extensives) seront collectées auprès de musiciens et de professionnels de la musique, mais également du public dans les centres de musiques, les centres culturels, les associations de musique, les conservatoires qui dispensent des cours de musiques marocaines, mais également dans les salles de concert, dans les lieux de vie (cafés, restaurants, maison de jeunes) et pour finir dans les mariages et autres fêtes privées.
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Les collectes s’effectueront auprès de groupes Gnawa, de groupes Ša‘bī qui jouent essentiellement dans les mariages et les fêtes privées, et de groupes aux répertoires moins spécialisés.
Des données seront également collectées dans les archives marocaines au sujet du protectorat et des flux de migration de sa population.
Les données seront analysées à partir de transcriptions musicales, d’analyse du discours et des institutions. Il s’agira de mettre au jour d’éventuels systèmes de catégorisation renvoyant à des traits identitaires de différentes natures. Une typologie des lieux de performance musicale sera également réalisée.
Résultats attendus : Cette recherche fournira des données originales sur les patrimoines musicaux de la diaspora marocaine en France et leurs contextes de productions, mais également sur la construction d’une ou plusieurs identités marocaines à travers eux. Nous aurons par ailleurs une meilleure visibilité sur les modalités de transmission et de transformation de la tradition en situation de contact et les éventuelles influences de la collectivité et/ou des particuliers. Il sera également possible de produire une cartographie de la performance musicale par la diaspora marocaine et ainsi mieux rendre compte de sa distribution par rapport aux lieux d’implantation des communautés. Cela pourra éventuellement servir dans le cadre d’une politique visant à favoriser l’expression culturelle des minorités sur le territoire français.
Auteur·e de la thèse
Directeur·ice de thèse
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